Calco de Pompeï

Je crée des objets comme la mémoire élabore les souvenirs : ils s'actualisent avec la même soudaineté, la même impérieuse nécessité ils s'imposent à moi, ils existent déjà ou plutôt je les ai déjà vus... Fort de cette certitude je m'efforce, à rebours, de mettre en suspens dans du verre ce moment où ils me sont revenus et d'arrêter le mouvement qui mène de leur représentation mentale à leur réalisation spatiale.

Chacun de ces objets, en le contenant, est un témoignage définitif, de ce moment d'émergence. II garde le souvenir d'une conjuration de la vie contre les secrets d'un temps qui est toujours passé au moment où l'on s'en inquiète, comme la mémoire piège, telle la glace un bateau naufragé, la vie passée.
La transparence glacée du verre se construit selon une géométrie aux perspectives - perspicere : voir au travers - mélancoliques dans laquelle la durée s'inscrit en trois dimensions.
Avec le verre, matière de l'instant retrouvé, j'arpente le temps et tente de m'emparer des minutes qui s'écoulent... de l ombre qui s'échappe. L'ombre s'échappe... s'autonomise... ombre d'un instant.

Mélancolie qui cherche à élaborer une géométrie de la durée, à maîtriser le retard dans l'instantané, à spatialiser le mouvement des heures et des ombres...
 
Il y a plusieurs années, j'ai conçu le projet de couler en verre un calco de Pompéï, moulage d'un corps enseveli dans la cendre du Vésuve, et de le disposer en miroir sur son empreinte négative, également en verre.

L'ombre de cet être disparu brutalement révèle, en l'éternisant comme un cliché, l'instantanéité du passage catastrophique de la vie à la mort.
Le verre en passant de l'état liquide à l'état solide évoque de façon analogique cet instant irrévocable tout en conservant la mémoire dans des tensions (strain-point) qui I'habitent et qui peuvent le rompre : fragilité de cette matière de fin du monde qui tranche comme la faux et se brise comme la vie, donnant ainsi toute la mesure, par cet avant et cet après, à l'irréversible travail du temps.

La création en verre d'un calco est à la catastrophe de Pompéi ce que la technique de la "cire perdue" est au "corps perdu" dans les cendres du Vésuve. D'une empreinte d'un corps de chair dans de la terre naîtra un corps de verre : vision d'une immortalité qui perpétue le souvenir de sa fin.

Dans cet objet, emblème métonymique du temps en espace, naît une forme nouvelle du Mémento mori que rappellera la formule "Et in Arcadia Ego" : "La mort est aussi en Arcadie" mais aussi "Moi aussi j'étais en Arcadie", de la mise en garde à la déploration nostalgique. En évoquant non plus le Paradis perdu ou refusé mais la Mémoire, autre forme du Paradis qu'on ne perd que sur cette terre, ce calco de verre nous dira quant à lui, dans un langage mélancolique, sans mise en garde ni illusions, que "La Mort est dans la Mémoire."

"Je veux dire le temps en espace" (Marcel Duchamp, 1965)

 Antoine Leperlier, Conches 1994